

Il a connu ses premières heures de gloire il y a 36 ans grâce à son inoubliable version de With A Little Help From My Friends, la reprise des Beatles la plus connue et la plus personnelle (et certainement la plus torride) jamais produite, qui se hissa en haut des charts un peu partout dans le monde. Dès lors, il a pris l’habitude de s’approprier avec aisance et assurance d’autres morceaux déjà célèbres et d’en faire des classiques de son répertoire, que ce soit en studio ou lors de ses légendaires concerts. Et pourtant, ce n’est qu’aujourd’hui, après quarante ans de bons et loyaux services, que Joe Cocker se décide à sortir un album exclusivement constitué de reprises, rendant ainsi hommage à la musique qui l‘a influencé et lui a permis de se forger une personnalité artistique unique en son genre et émaillée de succès. Heart & Soul représente une nouvelle étape clé de ce qui constitue d'ores et déjà l'une des carrières les plus singulières et originales du rock.
« Au fil des ans, les fans semblent avoir pris l'habitude de se tourner vers moi pour mes relectures de morceaux d’autres artistes que nous admirons mutuellement », estime le chanteur natif de Sheffield. « Presque tous les albums que j’ai sortis en incluent une voire deux ; il était donc quelque peu inévitable que je finisse par en sortir un entièrement composé de reprises. Et bien voilà, maintenant c’est fait. Bien que ma première idée était de n’inclure que des morceaux des années 60, qui correspondent à la période où mes goûts et influences se sont véritablement affirmés, ceux-ci ont continué à évoluer au fil des ans, et au final des morceaux des années 70, 80 et même 90 sont venus s’ajouter à la liste. » Et s’il ne fait aucun doute que chacun d’entre eux est un standard en son genre, Joe n'a pas hésité à y apposer sa griffe.
La liste des morceaux démontre de façon magistrale la qualité et la versatilité des goûts musicaux de Cocker. Chose peu surprenante, la soul et le R'n'B y occupent une place prépondérante, avec des reprises de ses classiques préférés d’Aretha Franklin (Chain Of Fools), Ben. E. King (I Who Have Nothing), Chuck Jackson (I Keep Forgetting), Nina Simone (I Put A Spell On You), Marvin Gaye (What’s Going On) et Rose Royce (Love Don’t Live Here Any More), auxquelles l’artiste apporte à chaque fois une touche personnelle et unique. Son amour des interprètes compositeurs et des icônes du rock contemporain est également très présent à travers les relectures de James Taylor (Don’t Let Me Be Lonely), de John Lennon (Jealous Guy), des Wings (Maybe I’m Amazed, écrit par Paul McCartney), de Robert Palmer (Every Kinda People), de U2 (One) et de R.E.M. (Everybody Hurts). Chacune d’entre elles s’impose immédiatement comme un classique de Cocker.
« Quand vous vous faites vieux comme moi (Joe a fêté ses 60 ans cette année), votre style vocal est bien ancré et vous ne pouvez plus faire grand chose pour le changer », explique-t-il à propos de son approche initiale des monstres sacrés auxquels il désirait s‘attaquer. « Et non seulement ces morceaux sont inoubliables dans leur version originale, mais en plus ils ont fait l’objet de versions alternatives parfois innombrables. Cela dit, j’ai toujours eu pour principe de n’aborder le travail d’autres artistes que si je pense pouvoir y apporter quelque chose de différent et de personnel ; et il n’y a absolument rien de prétentieux dans cette affirmation. C’est juste que parfois, vous savez au fond de vous-même que vous êtes capable de lui donner une nouvelle consistance à la fois respectueuse et complémentaire de l’original. Sinon, pourquoi aurais-je pensé à reprendre What’s Going On, alors que la version de Marvin est un modèle de perfection et de beauté ? Il ne s’agit pas d’essayer d’améliorer quelque chose, mais plutôt d’y apporter son grain de sel. »
Heart & Soul a été enregistré dans le studio hollywoodien de CJ Vanston, clavier, producteur, arrangeur et collaborateur de longue date. « Le son est énorme, mais je dois préciser qu'il s'agit d'un endroit très réduit, pas plus grand qu’un mouchoir de poche pouvant tout juste contenir une console de mixage et une cabine de prise de son. L’environnement est très intime, ce qui m’a permis de recréer mon univers personnel en toute simplicité et de m’évader dans chacun des morceaux. » Mais les sessions ne se sont pas déroulées sans incident. Joe nous explique d’un air malicieux : « il se passe toujours quelque chose quand j’enregistre à L.A. La dernière fois que j’ai travaillé ici, il y a eu un tremblement de terre. Cette fois-ci, lors des premières sessions d’enregistrement de l’album, des incendies ravageaient la région. Il y avait des cendres partout et lorsque je conduisais la nuit, j’apercevais le paysage embrasé de part et d’autre de l’autoroute. C’était une période très bizarre, et vous remarquerez peut-être que sur certains des morceaux ma voix sonne très sèche et enfumée. Pour cette raison, nous avions pensé intituler le projet The Fire Sessions. »
Enclin à se rabaisser malgré toute l’étendue de son talent, Joe Cocker avoue s'être senti parfois présomptueux dans le choix des reprises. Fort heureusement, il fut rassuré sur la pertinence de son projet à l’occasion d’un événement survenu de l’autre côté de la mer d’Irlande. Il nous raconte cette anecdote le sourire aux lèvres : « je suis tombé sur une émission de télé à laquelle Bono participait et dans laquelle il interprétait That’s Life. Auparavant, je n'étais pas sûr de moi concernant certains des titres prévus, y compris le morceau de U2. Mais quand je l’ai vu et entendu reprendre une chanson si étroitement liée au géant Sinatra, je me suis dit : « s'il assume le fait de toucher à ce mythe, alors je peux certainement moi aussi oser ce genre de choses. » Depuis cet épisode, deux choix de Joe se sont tristement convertis en hommages personnels aux artistes qui les premiers en ont fait des succès populaires : « j’avais plusieurs albums de Nina Simone quand j’étais ado, et j’ai toujours été très sensible à son incroyable façon d’interpréter les chansons. Sa disparition est une perte immense pour la musique. Et pour ce qui est de Robert Palmer... »
« Nous étions deux gars du Yorkshire aux parcours assez proches qui bizarrement se sont rencontrés très loin de chez eux », déclare-t-il à propos de la lointaine époque où Palmer lui donnait un coup de main en faisant les choeurs sur l’album Sheffield Steel. « Ça a été un choc et une grande tristesse pour moi de le voir partir d’une façon si inattendue et à un âge si jeune. C’était un homme extrêmement talentueux. » Au final, c'est l’essence même de Heart & Soul de tirer un coup de chapeau très personnel, affectueux et même reconnaissant à tous ceux qui ont aidé à façonner les goûts et la carrière d'un des artistes les plus respectés et appréciés de l'histoire du rock anglais, voire mondial. Toujours aussi modeste, Cocker balaie le compliment d’une grimace accompagnée d’un haussement d’épaules et préfère résumer le projet en quelques mots simples, fidèle à lui-même : « il semblerait qu’au fil des ans les gens aient apprécié mes reprises de tubes d’autres artistes. Aujourd’hui je reprends le concept en version longue, et pour être honnête, je crois qu'on a fait du bon boulot. »
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