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MUSE est certainement le groupe de rock britannique le plus non-conformiste du millénaire. Lorsque leurs ombres étranges et grisantes se profilèrent sur le paysage musical, à la toute fin des années 1990, la culture musicale régnante n’était pas en quête de groupe d’hyper-heavy-super-metal-punk rock ambitieux et audacieux, avec en prime un chanteur de 22 ans plutôt doué pour son jeune âge, pourvu d’une voix aux envolées vertigineuses, et apparemment tombé sur Terre en provenance d’une autre galaxie. Non point. On cherchait des sons plus familiers, plus fiables. MUSE n’était ni l’un, ni l’autre. Et pourtant, lorsque sortit son deuxième album, en 2001, MUSE se produisait déjà dans les grands stades d’Europe devant des parterres médusés de 20 000 spectateurs, ravageant des montagnes de matos, alimentant la presse musicale d’histoires de débauche et pulvérisant les hit-parades. Apparemment, MUSE faisait le contraire de ce qu’il fallait faire, et le faisait bien.
Il est tentant de trouver une explication au non-conformisme de MUSE dans une adolescence passée dans les oubliettes musicales de Teignmouth, dans le Devon. Sans aucun doute, l’effet de réaction en chaîne de la britpop des années 90 fut moins fort dans leur petite ville du bord de mer. À l’image d’Épinal de trois copains de classe - prémices du groupe - s’essayant à un rock sombre sans la pression de la scène et du milieu, on peut ajouter cette info à présent incontournable : le père de Matt Bellamy, le chanteur-auteur-guitariste-claviériste du groupe, faisait partie des légendaires Tornadoes des années 60, et sa mère, qui était médium, aimait beaucoup le rock lyrique de Queen.
Cette version de l’évolution de MUSE - ils tombent raides dingues du rock alternatif des années 90 et y ajoutent un zeste d’une des passions de Matt : la musique classique du début du 20ème siècle - ne rend pas vraiment justice au vertigineux mélange des influences et des éléments qui font tourner les rouages intérieurs de leur musique. Là où se trouve MUSE, à présent, les histoires perso et les références de genre ne sont plus fiables. Les enfants des petites stations balnéaires mélancoliques ne devraient-ils pas devenir des poètes un peu surannés ? Ne serait-ce pas normal de fuir dans la direction opposée à celle de l’influence parentale ? DJs rétros un peu larmoyants ou chanteurs de métal psychotiques déjantés - les deux options étaient également envisageables (MUSE a choisi la seconde). Pour percer l’énigme MUSE, il faudra se contenter de bribes (merci, Matt) : "Sans me soucier de savoir si c’était pour d’autres ou non, je faisais de la musique, de toute façon. Quand je joue, il se passe quelque chose d’unique. Je sais pas ce que c’est, mais c’est le pied. Pour moi, ça a toujours été génial, ça rend tout le reste sans importance. Ce n’est pas qu’un plaisir égoïste - le genre de truc sympa qui déclenche des endorphines. Non. Faire de la musique affecte ma perception des choses et m’équilibre dans la vie. Difficile à expliquer."
Alors que, d’une manière générale, ce qu’on appelle la musique rock moderne ne se bat plus pour exprimer quelque chose de nouveau ou de complexe, et préfère se limiter à des codes pré-établis, MUSE persiste et signe en attaquant le genre comme s’il était incassable. Aux commandes : trois musiciens - Bellamy, Chris Wolstenholme à la basse et Dominic Howard à la batterie - dont la technique époustouflante leur permet toutes les audaces et toutes les folies. En bref, un groupe de rock qui ne connaît ni restrictions, ni limites. Certainement le groupe le moins ordinaire de la planète. Pour le plus grand plaisir, la perplexité et parfois la contrariété des auditeurs, les albums de MUSE ont toujours été des envolées extrêmes d’une extravagante imagination. Et après trois albums, ils ne montrent toujours aucun signe de vouloir mettre la barre plus bas.
Si Showbiz (1999) était une déclaration d‘intention brute de décoffrage, et Origin of Symmetry (2001), l’affirmation que MUSE avait trouvée ses marques sur un terrain de jeu plus vaste, Absolution, leur nouvel album, est le plus abouti. Dom se souvient : "Showbiz s’est fait à Teignmouth, sans pression de délai, sans label, sans rien du genre. On faisait juste de la musique comme il nous plaisait. Le premier album est vraiment une image honnête de nous, à l’époque. Ça s’entend, je pense. Le deuxième était dans un état de confusion, entre les signatures de contrat, les déplacements, la perte d’identité. Origin of Symmetry reflète cette impression de confusion, de ne pas vraiment savoir ce qui se passe."
Chris ajoute : "On savait qu’après le deuxième album, de toute façon, il faudrait trouver notre véritable personnalité. Pour cela, nous devions revenir aux bases, faire de la musique pour nous, dans notre espace familier. Quand tu fais de la musique et que tu rentres chez toi ensuite, ou que tu passes quelques jours par semaine à bosser quelque part et que tout le monde rentre chez soi après, la musique a une dimension bien plus personnelle. Je pense que ça s’entend sur cet album".
MUSE prit un chemin mûrement réfléchi pour arriver au troisième album. Après une saison de tournée très chargée en 2002, qui se termina aux festivals de Reading et de Leeds, le groupe monta son propre studio à Hackney, dans l’est de Londres, et commença à écrire des chansons. Les premières sessions d’enregistrement d’Absolution - avec grand orchestre, excusez du peu - eurent lieu fin 2002 aux studios Air, en collaboration avec Paul Reeve, producteur des premiers EP du groupe. MUSE se retira ensuite à Sawmills dans le Devon pour les finitions. Contacté par le producteur américain Rich Costey (Rage Against The Machine, Audioslave, Fiona Apple, Mars Volta, Phillip Glass), le groupe s’installa à Grouse Lodge en Irlande, puis à L. A. On décida de laisser de côté les orchestres et de se recentrer sur une approche moins ornée des arrangements.
Arrivés à un certain point d’équilibre dans leurs vies et conscients de l’influence des événements du monde sur leur environnement, les membres du groupe ne manquaient pas de sujets d’inspiration. Réinventer complètement le son pouvait attendre. Peaufiner, améliorer, élargir les horizons ... il y avait assez à faire avec le troisième album. Matt : “Quelle que soit ta direction, tu prends toujours en considération une foule de styles musicaux antérieurs, vieux d’un siècle ou de quelques années, qu’importe. Tu assimiles tous ces divers paradigmes pour tenter d’en créer un nouveau qui donne sens à tous les autres, mélangé à des idées modernes, bien sûr. C’est ma façon de concevoir la création, en gros. Sur l’album précédent, on avait trouvé un certain son. Certains titres d’ ‘Absolution’ en sont la continuation, mais on a essayé de tout tirer vers le haut. "Stockholm Syndrome", par exemple, rappelle l’album d’avant, mais en plus abouti. Ceci dit, il y a aussi des chansons totalement nouvelles - Endlessly, Blackout, Butterflies and Hurricanes, Hysteria - qui n’ont absolument rien à voir avec ce que nous faisions avant."
"Absolution" est incontestablement l’œuvre de trois musiciens de 25 ans au sommet de leurs possibilités, bien décidés à faire passer leur esthétique, coûte que coûte. L’album s’ouvre sur les batteries destructrices et le piano fou d’ Apocalypse Please, Matt se donnant à fond et proclamant la fin du monde. Quittant ces visions baroques de la folie des fanatismes, on passe à l’hyper émotion d’un rock au chaloupement quasi félin : Time Is Running Out, pour ensuite lever le rideau sur une très cinématographique, rêveuse et macabre chanson d’amour : Sing For Absolution. Stockholm Syndrome plonge dans le cyber-funk-fugue, Matt écrasant son piano de concert sur un mur de guitares. Un peu de répit avec la délicatesse du tendre Falling Away With You avant le martèlement super grunge de luxe d’Hysteria et sa ligne de basse à la Bach.
Blackout, valse orchestrale qui ne déparerait pas à Covent Garden (en 2030, peut-être...) ouvre la voie à l’optimisme des synthés et des cordes de Butterflies and Hurricanes (probablement le seul et unique cataclysme rock-house à la Rachmaninov au monde !), puis au chaleureux groove d’orgue de Endlessly, qu’on imaginerait bien sous l’influence de la pop électronique, si ce n’était une composition de MUSE, le ‘groupe de cyber rock apocalyptique’. Mettez le groove et l’émotion de côté, vous voilà entraînés dans une folle descente où le guitares dévalent des spirales à la Escher - Thoughts Of A Dying Atheist ; plongés dans les riffs crades et la rage de The Small Print ; puis ballottés presque jusqu’à disparaître sur Ruled By Secrecy - ne restent plus qu’un piano abasourdi et l’impression d’être allé au-delà d’un ailleurs et revenu.
Pour ce troisième album, le but avoué du groupe était de peaufiner son art du rock et d’exploiter toutes les possibilités du groove et de l’électronique (Matt : "Ce qui m’intéresse, c’est le côté le plus ringard de la chose") tout en expérimentant avec "les grands ensembles, les orchestres, les chœurs". Les textes sont plus réactifs, peut-être plus directement influencés par le style "reportage" qu’auparavant. Si, jusqu’à présent, la tendance de Matt à poursuivre les raisonnements jusqu’au bord de la folie, puis à sauter dans le vide, donnait l’impression que la chaleur humaine n’était pas son style, Absolution en apporte la contradiction. Les guerres extérieures et la paix intérieure ont agi.
"Après six ans, je me suis engagé dans une nouvelle histoire - bouleversement majeur. Et les événements du monde ont joué leur rôle également. Il y a eu un moment de peur et de panique - tous les habitants de Londres peuvent le comprendre. Ça a certainement eu un impact sur le travail de l’album. Nous ne sommes pas engagés politiquement mais on ne peut pas échapper à ce qui se passe.
“Ça te rend méfiant envers les gens de pouvoir, extrêmement méfiant envers les médias, le gouvernement, les coulisses des gouvernements, etc - ce sentiment d’impuissance fait naître ces moments extrêmes de peur, de panique et d’impression de fin du monde. Et je pense que ça affecte ta vie intérieure parce que, dans ces situations, tu comprends ce qui compte vraiment pour toi, les amis, la famille, la liberté de penser, que sais-je, et tu réalises plus que jamais que c’est important.
“Parallèlement, en écoutant des groupes comme The Flaming Lips ou de la musique classique romantique/début du moderne, j’ai compris qu’il est possible de faire une musique qui dépasse le quotidien, même la vie en général, quelque chose d’intemporel qui parle de l’existence et touche encore longtemps après la mort des compositeurs... je ne dis pas que c’est le cas avec nous, mais peut-être qu’on essaie. Je pense qu’il est possible de se placer à un niveau plus spirituel, ce que je n’avais jamais envisagé auparavant, parce que je ne suis pas spécialement branché là-dessus, mais j’ai commencé à me plonger là-dedans pour la première fois pendant la réalisation de cet album."
Et l' "Absolution" recherchée ? Si réfléchir sur l’amour, la perte, la finalité et le fanatisme a peut-être conduit Matt à comprendre et interpréter le monde d’une manière plus empirique, moins assujettie à la science, il n’en est pas pour autant prêt à se convertir. “Absolution n’a pas forcément une connotation religieuse. Le mot évoque la pureté, mais pas nécessairement dans une acception chrétienne ou religieuse. C’est juste un moyen de suggérer que l’acte musical est une forme de compréhension des choses."
N’acceptant pas d’être de simples brillants représentants d’un genre en particulier, les membres de MUSE insistent sur le fait que leur musique est un outil personnel, un prisme à travers lequel le monde a un sens. Ne pas en conclure qu’ils ne savent pas voir les moments (surtout sur scène) où l’intense touche à l’absurde. Il leur arrive de dépasser les bornes intentionnellement. Mais bizarrement, pour un groupe qui réfléchit sérieusement à ce qu’il fait, il n’abuse pas de stratagèmes. MUSE ne joue pas au rock exalté. MUSE n’est pas ‘showbiz’. MUSE a toujours été comme ça. C’est inné. C’est voulu. Jamais le génie des phases précédentes n’aurait pu se manifester sans cette attitude qui sous-tend tout le travail - faire plus, dire plus, aller plus loin, plus vite, plus fort, plus doux.
Cette volonté de pousser plus loin s’entend partout dans Origin of Symmetry. C’est sans doute la raison du succès du single "Plug In Baby" dans les hit-parades en 2001, et la raison de leur reprise du grand classique de Nina Simone : Feeling Good, dans une interprétation à l’intention d’une nouvelle génération. C’est aussi la raison pour laquelle Sunburn (tiré de Showbiz, le premier album produit par John Leckie) attira l’attention et propulsa le groupe au cœur des médias britanniques au début de l’année 2000.
C’est ce besoin d’aller au-delà de ce qui est convenu qui les a tiré des bars et des petits clubs du Devon, leur a donné les clés du meilleur studio du coin, fait signer un contrat mondial d’enregistrement avec Taste Media, les a envoyé en Amérique et fait signer un accord de licence en quelques jours. C’est ainsi que Mushroom les a pris sous son aile au Royaume-Uni, que le Japon et l’Europe se sont enflammés et en ont fait des méga-têtes d’affiche des grands festivals et super-spectacles. C’est le moteur derrière les concerts live dont vous ressortez persuadé d’avoir été témoin de l’avènement d’une nouvelle ère de la scène rock, et convaincu que tout être capable de jouer de la guitare super-flash aussi brillamment que Bellamy tout en sautant par-dessus la batterie doit effectivement venir d’une autre planète.
Que ce soit de l’ambition, de l‘arrogance, un sens aigu de la compétition, de la curiosité, ou simplement un seuil très bas de tolérance à l’ennui, MUSE a toujours eu ce qu’il fallait, et l’aura tant qu’il sortira des disques. L’hérésie motrice ne donne pas signe de ralenti. Plus haut, toujours plus haut, ils sont partis en mission pour exploser le mythe de la docilité et de la réserve anglaises. “Dans le passé, le meilleur rock venait d’Angleterre, et si je devais faire une déclaration positive ou formuler un espoir pour Muse, ce serait que nous soyons justement ça, que nous prouvions que l’Angleterre ne se décline pas que sur le mode feutré. Je ne connais pas beaucoup de groupes anglais qui fassent du rock plutôt moderne. Nous, nous n’essayons pas forcément de renverser la tendance, mais de prouver que ça ne s’arrête pas là. Au cours des dix dernières années, dans le monde rock anglais, ce qui était extrêmement original était très mélodieux, et ce qui était plus ‘rock’ était le rock à l’ancienne, le rock de papa, rétro, quoi. Il est temps qu’une groupe de rock anglais ose être un vrai groupe de rock sans se cacher derrière des genres bien établis ou derrière une certaine timidité."
Ne cherchez pas plus loin. MUSE passe juste au-dessus de nos têtes.

 
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